15. Odorat et émotions

Publié le par Jo

VOUS le savez tous, arrêter de fumer permet de retrouver l'odorat, donc accessoirement le goût. Akita en parlait encore récemment à propos de bons vins, mais c'est quelque chose que nous avons à peu près tous évoqué, notamment à propos d'odeurs de tabac, d'odeurs alimentaires, d'odeurs corporelles, d'odeurs urbaines ou d'odeurs de la nature.

J'ai en général très peu d'odorat. Et comme chacun, j'ai ressenti de nombreuses odeurs après avoir arrêté de fumer. J'ai senti les riches et fabuleuses odeurs de cuisine en passant devant des restaurants ou des appartements. J'ai senti des odeurs de sueur dans le métro, sueur propre et fraîche, sueur sale, la crasse sensible sous le parfum ou la crasse noyée dans le parfum. Des odeurs multiples dans la rue, allant des odeurs âpres et parfumées des fleuristes, où se mêlent les feuillages et les fleurs, aux odeurs de poubelle ou de pisse de chien. J'ai senti surtout, et de loin, d'agressives odeurs de cigarettes et d'ignobles haleines de fumeur. Banal.

Mézalors, pourquoi est-ce qu'aujourd'hui, et cela fait des mois et des mois, seules me restent les odeurs de tabac ? J'ai reperdu mon odorat, sauf pour détecter le tabac. Comme à mon premier arrêt, d'ailleurs. Ce n'est qu'aujourd'hui que je me suis posé cette question, sur un quai de gare où je slalomais pour ne pas avoir à m'approcher des trois fumeurs qui s'étaient répartis l'espace.

Et la réponse m'a sauté dessus par surprise : mon odorat n'est plus handicapé par la clope donc il a augmenté jusqu'à un niveau exceptionnel, puis mon cerveau a repris le contrôle et l'a ramené à un niveau plus facile à supporter. Parce que l'odorat, c'est connu, est le sens le moins conscient, celui qui est le plus directement lié aux émotions, celui qui nous apporte plus d'émotions que d'informations. Mon cerveau censure mon odorat.

Les émotions sont de drôles de choses dangereuses, que nous savons en général étouffer partiellement. Se laisser submerger par l'émotion n'est pas très pratique, socialement parlant. Rire pendant un enterrement ou faire la gueule à un anniversaire n'est pas souhaitable. Haïr son voisin, être las de son conjoint, mépriser son chef, désirer sa voisine, jalouser son frère... tout ça ne se fait pas. Alors pour censurer ces émotions, le cerveau censure les voies par lesquelles les émotions nous viennent. Mon cerveau censure les odeurs, les atténue pour ne pas me déboussoler. Exit, les phéromones et les atomes crochus ! Virées, les odeurs de haine recuite et de coton sale ! Oubliées, les odeurs corporelles du désir et de sa satisfaction ! Perdu, le parfum du bel inconnu ! Volatilisés, les souvenirs d'enfance ! Non, la cuisine ne sert pas à penser à ma famille : la cuisine sert à ingurgiter une ration de calories. (Mon compagnon, à qui je lis ce passage, trouve que j'exagère. Oui : je caricature pour être bien compris. En fait, mon odorat se situe actuellement à un niveau supérieur à celui que j'avais en fumant, mais pas de beaucoup.)

Je sais que la défume m'a intellectuellement rapproché de mes émotions. Je me sens plus à même d'affronter directement les hauts et les bas de la vie. Alors, pourquoi faut-il que les odeurs, voies royales vers les émotions, ne m'arrivent qu'atténuées ? Par quelle route pourrais-je les retrouver ? 

Jo
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Publié dans Ma vie sans tabac

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D
Moi je dirai que le goût d'aidera peu être, souvent le gout et l'odorat sont liés.Ce n'est qu'une protection que ton corp à mis en place pour ne pas te noyer dans les emotions?
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J
<br /> Oui, Delphine, je comprends ça comme une protection : nous ajustons le niveau de notre odorat au niveau d'émotion que nous savons bien gérer. Et moi, je suis très cartésien même si je sais m'ouvrir<br /> à d'autres modes de fonctionnement.Le goût ? C'est le goût qui est soumis à l'odorat, pas l'inverse. L'odorat est fondamental dans le goût des aliments, plus que le sens du goût. Je sais manier les<br /> épices quand je cuisine, donc j'ai un sens de l'odorat suffisant pour ne pas être handicapé du tout. Ce qui m'interpelle, c'est que je me pense assez solide pour plus m'ouvrir aux émotions.<br /> Questions complexes ! Et toi, ces premiers jours, ça roule ? Plein de courage pour toi !<br /> <br /> <br />