35. Devenir une charmante vieille dame
DEPUIS PLUSIEURS ANNÉES, il m'arrive de plus en plus de ne pas aimer me trouver dans un endroit très fréquenté ; ce qui est assez banal. J'ai constaté que, dans un lieu très peuplé, j'ai tendance à accélérer le pas pour me dégager le plus vite possible. Cet été, je me suis aperçu que j'accélère vraiment beaucoup, puisque cela m'amène même à bousculer des gens avec une certaine agressivité. C'est au milieu des musées du Vatican que je me suis fait cette réflexion, dans le long cheminement où tout le monde piétine et n'attend que d'arriver à la chapelle sixtine de Michel-Ange (alors qu'on voir, sur le trajet, des œuvres qui m'ont beaucoup plus touché, comme des fresques de Raphaël, incroyablement dynamiques). Pour simplifier, disons que je fonce tout droit et que si quelqu'un ne fait rien pour m'éviter, cela m'énerve et me donne envie de lui rentrer dedans sans ménagement. Et tout d'un coup, je me suis aperçu que perdre mon sang-froid au milieu de la foule, et ressentir une angoisse m'amenant à un comportement agressif qui ne me correspond pas, ce n'est pas tout à fait normal. Ce n'est pas de l'agoraphobie, qui est d'abord la peur de ne pouvoir être secouru en cas de problème dans un grand espace. Ce n'est pas de la misanthropie, puisque je n'ai en général rien contre mes congénères. Je dis souvent que je préfère habiter en ville parce qu'on y a plein de voisins ; j'aime l'idée d'avoir plein de voisins, de n'être qu'un individu au milieu d'une grande communauté humaine.
Je ne retiens, de cette petite réflexion, que le constat que la foule m'angoisse, et qu'il vaut mieux que j'en sois conscient pour peu à peu apprendre à gérer cette angoisse un peu mieux que par l'agressivité.
Un soir récent, j'ai croisé dans notre bar de quartier préféré deux dames bientôt septuagénaires, D* et J*. Elles ont toutes les deux « de l'allure », mais ne se ressemblent en rien. D* parle toujours un langage très châtié, sans jamais la moindre méchanceté, et veille soigneusement à sa mise en plis. Pas toujours passionnante, mais toujours aimable. J* se croit très classieuse parce qu'elle sait s'habiller et se coiffer, mais de l'eau a coulé sous les ponts depuis le temps de sa splendeur. Elle est gravement alcoolo-dépendante et était, ce soir-là, particulièrement pitoyable, proposant « toute une nuit d'amour » à un jeune père de famille trentenaire qui ne savait plus comment s'en dépêtrer. Comme elle refusait de comprendre le patron qui lui conseillait d'arrêter de boire, il a fini par lui dire à haute voix devant tout le monde qu'elle était entrée complètement ronde dans le bar trois heures avant parce qu'elle buvait déjà dans le bar d'a côté depuis l'apéritif du matin... Réaction outrée et ridicule de J* :
« Mais comment peux-tu dire ça, c'est n'importe quoi, qu'est-ce que je t'ai fait, je n'ai presque rien bu... hips... »
Voyant J* finalement tituber vers la sortie, et s'accrocher à la porte pour réussir à franchir la marche, D* s'est tournée vers nous pour dire d'un air navré :
« Il semble que cette dame ne soit pas au mieux de sa forme. »
Voilà. Ce qui me gêne dans cette agressivité que je ressens au mileu de la foule, c'est que je préférerais vieillir comme la douce D* que comme la pauvre J*. Et pour cela, il faut apprendre à aimer, un peu plus chaque jour, les innombrables défauts de l'humanité. Aimer les défauts des autres, pour ne jamais être agressif, et aimer les siens propres, pour ne pas avoir besoin de se réfugier dans l'alcool ou dans une autre impasse psychotrope.
Jo