58. Le retable de l'agneau mystique, des frères Van Eyck
GAND est une très jolie ville belge, qui vaut vraiment une promenade. Si vous y passez, surtout, ne manquez pas le très célèbre retable polyptique de l'Agneau mystique, des frères Van Eyck. Les primitifs flamands, dont Jan Van Eyck est l'un des plus grand représentants, sont des peintres à la charnière du gothique et de la Renaissance. Ce chef d'œuvre du XVe siècle se trouve toujours dans la cathédrale Saint-Bavon pour laquelle il a été conçu, mais il est trop visité et trop précieux pour être exposé à la place normale d'un retable, dans le chœur derrière l'autel. Représenté ci-dessus fermé, avec une scène d'Annonciation dont la perspective est très belle, c'est bien sûr ouvert que ce retable doit surtout être admiré (sa taille, une fois ouvert, est de 3,75 m de haut et 5,20 m de large). Son programme iconographique (c'est-dire le message que veut faire passer le choix des scènes représentées) est facile à déchiffrer, et part du sacrifice d'un mouton. La différence avec le polythéisme romain est principalement qu'au lieu de lire l'avenir dans les tripes de l'animal égorgé, les chrétiens en boivent le sang (symboliquement).
Il est étonnant que les grandes religions monothéistes donnent tant d'importance au sacrifice humain. La Pâque juive, étymologiquement, nous rappelle que, pour convaincre Pharaon de libérer le peuple juif, Dieu a tué tous les premiers-nés de chaque famille égyptienne, animaux compris, en évitant les maisons des familles juives, qui s'étaient signalées en barbouillant le chambranle de leurs portes avec le sang d'un agneau sacrifié. La Pâques chrétienne commémore le supplice du Christ et sa résurrection. L'Aïd el-Kébir commémore le jour où Abraham a sacrifié un mouton que Dieu lui a envoyé pour ne pas l'obliger à égorger son fils Ismaël (le scénariste évitant ainsi d'avoir à pomper l'idée de résurrection utilisée par la religion précédente). Tout ça est aussi sanguinolent que les séries télévisées de la religion cathodique (vous savez, ces cérémonies vespérales de 20 h 50 qui commencent toujours par la mort d'un innocent qu'on retrouve dans une mare de sang…).
Examinons donc le retable ouvert. Toute la composition est centrée, de façon très appuyée, sur le lien entre la figure divine du haut, à mi-chemin entre une figure de Dieu et un Christ en gloire, couronnée d'une tiare et encadrée par Marie et Jean le Baptiste, et l'agneau de la scène du bas (que vous verrez mieux sur l'image suivante), représentant le sacrifice du Christ. Entre les deux, la colombe du Saint-Esprit du panneau du bas, au milieu d'un demi-soleil, semble porter la couronne qui, sur le panneau du haut, est aux pieds de Dieu. La couronne et le soleil se complètent visuellement pour montrer que le Saint-Esprit assure la communication entre le Ciel et la Terre. C'est le dogme de la Trinité qui est représenté là, l'unité affirmée entre trois formes divines différentes.
Admirez aussi la lisibilité du symbolisme de l'eucharistie : la grâce divine de la bénédiction descend par l'Esprit Saint d'où elle rayonne sur la Terre, et s'incarne dans le Christ symbolisé par l'agneau, dont le sang versé jaillit dans un calice. L'agneau et le calice sont posés sur un autel couvert d'un riche tissu brodé. N'oublions pas que ce tableau se trouve, à l'origine, derrière l'autel de la cathédrale, où le prêtre fait sa petite dînette en versant du vin dans un calice et en en buvant : il boit véritablement la bénédiction de Dieu. Et c'est par le baptème, symbolisé par la fontaine du premier plan, que le vulgum pecus peut entrer dans l'Église et se voir accorder lui aussi l'espoir d'un accès au Ciel… à moins que ce soit l'espoir d'une participation aux richesses de l'Église, car on peut quand même lire aussi dans ce retable un amalgame évident entre l'esprit de Dieu et les richesses (or et pierreries) qui le couvrent et descendent de sa tiare, de ses vêtements et de la couronne, envoyées ensuite par les rayons dorés du soleil jusqu'aux broderies d'or qui recouvrent l'autel et aux vêtements et bijoux des deux groupes d'ecclésiastiques autour de l'autel (à l'arrière à gauche, à l'avant à droite).

Admirez enfin la beauté et la lumière des arbres. Jan Van Eyck a perfectionné considérablement la technique alors récente de la peinture à l'huile. Et il a eu le bon goût de dissimuler au maximum les marottes habituelles de l'Église : la collection d'instruments de torture (la croix, la lance et l'éponge de la crucifixion, la colonne, la couronne d'épines et le fouet de la flagellation) se trouve assez discrètement dans les mains des anges situés derrière l'autel.
Jo

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